Mes écrits

L’Homme de la Maison

Toujours dans le cadre de mes masterclasses avec Bernard Werber, j’ai rédigé une nouvelles de quelques pages. La consigne était de faire une séance de relaxation et d’ouvrir son esprit afin de laisser parler son inconscient. Il m’est apparu une photo d’un père de famille avec, en légende, la phrase « il n’est pas là ». J’ai alors créé l’exercice ci-dessous qui, je l’espère, vous plaira!

L’Homme de la Maison

« Édouard ! Viens dans le salon s’il te plaît ! »

La voix de ma mère avait franchi le mur musical que j’avais bâti. Il n’était pas encore l’heure de diner pourtant.

« Allez, dépêche-toi ! Une surprise t’attend ! »

De quoi pouvait-elle bien parler ? Ma curiosité piquée au vif, je me levai de mon lit et partis rejoindre ma mère, en traversant le couloir constellé de photos de famille.

Face à moi se tenait la surprise. Je sentis le sang quitter ma tête. Mon cœur se serra, et les larmes montèrent. Tant bien que mal, je réussis à contenir cette vague émotive à l’intérieur. Ce qui n’était pas le cas de ma mère qui, elle, me regardait les joues trempées. L’émotion était à son comble, tout comme le silence qui l’entourait.

Car la surprise, était mon père.

Toujours sans piper mot, je le détaillais de bas en haut. Il était beaucoup plus vieux que dans mes souvenirs. Je me rendais alors compte du temps qui avait passé. La dernière fois que je l’avais vu, je rentrais en sixième. Et dans quelques semaines, je commençais ma première année de faculté. Cela faisait donc six ans… Six ans pendant lesquels des cheveux blancs avaient poussé et parsemaient sa tignasse brune et sa courte barbe. Ses yeux semblaient fatigués, comme l’affichaient les petites rides qui en ornaient la commissure. Il souriait. Pas un franc sourire bien blanc et brillant mais plutôt une légère courbure des lèvres.

« Bonjour Édouard »

Je tenais le silence malgré toutes les émotions qui se bousculaient dans ma tête.

« Et bien ? Viens embrasser ton père ! » s’exclama ma mère.

Un pas après l’autre, je me dirigeai vers mon géniteur qui ouvrit ses bras. Lorsque je fus assez proche, il m’enlaça en me donnant des tapes amicales sur le dos.

« Tu as bien grandi, remarqua-t-il. La dernière fois que je t’ai pris dans les bras, j’ai dû me mettre à genoux. »

Je ne répondis pas. Mon visage dépassait son épaule et je me tenais, dans son étreinte, telle une masse morte. Ce manège fou de sentiments qui tournait dans mon esprit me rendait complètement apathique.

Lorsque mon père me lâcha, ma mère se posta à mes côtés et m’embrassa sur la joue avant de m’avouer :

« Je voulais te faire la surprise ! J’ai reçu un coup de fil la semaine dernière pour m’annoncer que le retour de ton père. Nous avons donc tout organisé pour…

— Pendant combien de temps restes-tu ? demandai-je à l’attention de mon père.

— Je… Je ne pourrais te dire, répondit-il, visiblement surpris de la brusquerie de la question. Cela dépendra de la prochaine mission. »

Je n’avais aucune précision sur son travail. Tout ce que je savais était qu’il recevait un coup de fil et partait à l’endroit que son interlocuteur indiquait. Évidemment, il ne disait jamais où et quand il reviendrait.

« Nous allons profiter de lui tant qu’il est là, intervint ma mère, sentant la gêne s’installer. Venez-vous assoir. J’ai préparé un apéritif. »

Sur la table du salon, je remarquai alors les bougies qui avaient été allumées, entourant une bonne bouteille de vin et des tartines de tapenade. Pour un mari qui n’avait pas donné signe de vie depuis six ans, elle ne s’était pas donnée tant de mal que cela…

Nous nous assîmes, sans dire un mot. Ma mère nous servit dans les verres à ballon face à nous et nous dûmes trinquer au retour du père. Je sentais qu’elle voulait alléger l’ambiance. Ce n’était pas gagné. Je n’avais aucune envie de célébrer quoi que ce soit. Je ne savais pas ce dont j’avais envie d’ailleurs.

« Alors, Édouard, dit mon père, tu en es où de tes études. »

— J’ai eu mon bac…

— Ah bravo ! se réjouit-il. Avec mention ?

— Oui.

— Félicitations, mon fils. Et l’année prochaine, tu fais quoi ?

— Ça t’intéresse vraiment ? »

Ma mère me jeta un regard mêlant colère et peine tandis que mon père prit un air grave.

« Édouard, bien sûr que cela intéresse ton père, dit-elle. Il ne t’a pas vu depuis tant d’années. Tu ne peux pas lui en vouloir de te poser des questions…

— Mon fils, l’interrompit-il, je comprends que ce soit un choc de me voir après tout ce temps. Je sais que nous avons beaucoup de choses à rattraper. »

Ma tête bourdonnait des grondements de ma colère. Je ne pouvais plus le voir, l’entendre. Je me levai et partis dans ma chambre sans dire un mot. Ma mère m’interpela mais j’entendis la voix grave de mon père lui suggérer de me laisser.

Je sombrai d’un sommeil agité. Savoir qu’il était là, dans la pièce d’à côté, comme s’il y avait toujours été, me rendait malade. Quand je me réveillai le lendemain, j’eus l’impression de ne pas avoir fermé l’œil. L’idée de sortir de ma chambre m’angoissait. Je ne voulais pas le voir.

D’où venait une telle aversion ? Par le passé, mon père m’avait beaucoup manqué. Quand mes copains me racontaient ce qu’ils faisaient avec le leur, jouer au foot, partir à la plage, s’affronter aux jeux vidéo… Cela m’avait toujours fait du mal. Le temps avait passé et j’avais grandi, me faisant à l’idée que je ne le reverrai pas, qu’il était peut-être même mort. Et là, comme par magie, il réapparaissait, voulant rattraper le temps perdu. Je ne me faisais pas à cette idée.

Quelqu’un tapa à la porte et ouvrit lentement, sans attendre de réponse. C’était ma mère.

« Ah tu es réveillé ? Le petit déjeuner est servi.

— Depuis quand tu prépares le petit-déjeuner ? Quand on était tous les deux, je devais me débrouiller. »

Elle me regarda avec un sourire triste, avant de s’assoir sur le rebord de mon lit.

« Je comprends que c’est difficile pour toi. Mais il faut t’habituer. Ton père est rentré.

— Jusqu’à quand ?

— Je ne sais pas. Il l’ignore aussi. »

Nous tînmes un silence de quelques secondes, qui parurent une éternité.

« Tu sais que tu peux me parler, mon chéri.

— Je n’ai rien à dire. »

Elle me caressa les cheveux avant de se lever et de se diriger vers la porte.

« Tu vas voir, dit-elle en sortant. Tout se passera bien. Laisse-lui une chance. »

Ma mère ferma la porte derrière elle. Je me levai à mon tour, enfilai un vieux pull à capuche et un jogging, puis sortis à mon tour.

Mes parents étaient tous les deux assis autour de la table. Ils levèrent en même temps les yeux pour m’observer. Mon père était habillé d’un jean avec un vieux tee-shirt avec une tête de taureau dessus. J’eus une réminiscence. C’était sa « tenue du matin ». Il était toujours habillé de cette façon quand il prenait le petit déjeuner, avant. Il sirotait du café dans une tasse, sans me lâcher du regard. Ma mère, elle, était déjà vêtue et me souriait en m’indiquant la chaise pour prendre place.

Des plats de toasts et d’œufs brouillés étaient servis. Je jetai un regard plein de reproche à ma mère. Pourquoi devait-elle changer sa façon d’être pour lui ?

J’attrapai un toast tiède et mordis dedans, sans rien étaler dessus.

« Tu veux des œufs ? demanda mon père en me tendant le plat.

— Non, je n’ai pas très faim. »

Il reposa alors le plat, d’un air visiblement déçu. Comme je ne mangeais plus rien et qu’ils avaient quasiment terminé, le repas ne dura que très peu de temps. Ma mère se leva pour débarrasser et mon père insista pour l’aider. Je restais assis, accoudé à la table, maussade, en les regardant faire leurs va-et-vient.

Une fois le débarrassage terminé, mon père vint se poster derrière moi, en posant sa main sur mon épaule.

« Édouard, je voudrais te parler, seul à seul. »

Je fis un mouvement d’épaule afin de lui faire comprendre de dégager sa main.

« Pourquoi ?

— Parce que je te le demande. »

Son ton était ferme et sévère. Je sentis une montée de colère et de surprise en moi. À cela s’ajouta une pointe de mélancolie qui creva mon cœur. Jadis, il utilisait la même tonalité pour clore un débat et pour signaler qu’aucune réponse ne serait acceptée. Je ne voulais pas qu’il voit mon trouble. Alors, sans le regarder, j’obtempérais en hochant la tête.

Il me fit signe de le suivre dans le jardin. Dehors, le soleil cognait et réchauffait la journée hivernale. Deux chaises étaient installées sur la terrasse. Il m’invita à m’assoir à ses côtés.

Quelques secondes passèrent dans le silence. Mon père faisait face au soleil en fermant les yeux. J’attendais. Je n’allais pas entamer une discussion donc, s’il voulait parler, il devait commencer.

« Je comprends, débuta-t-il, que la situation te dérange. Je suis parti depuis des années et je vous ai laissés, ta mère et toi. »

Mon regard fixait le sol. Un mélange d’émotions naissait en moi. Je me contenais, de peur de laisser échapper des paroles irréfléchies.

« Je suis heureux de constater que tu es devenu un beau jeune homme, qui réussit ses études. Je suis fier de toi. »

Je me sentais tellement triste, et en colère. Ses mots me percutaient de plein fouet. J’allais exploser.

« Je veux que nous rattrapions le temps perdu, que nous soyons comme père et fils et…

— Comme père et fils ?! Tu as l’impression d’avoir été un père ces derniers temps ?! »

J’avais explosé. Tous ces sentiments que j’avais enfouis et que je ne voulais pas extérioriser remontaient à la surface.

« Je sais que je n’ai pas été là, Édouard. Je suis désolé si…

— Je n’ai pas besoin de tes excuses. C’est trop tard ! Pourquoi es-tu parti d’abord ? Et pourquoi n’as-tu pas donné la moindre nouvelle ? Je ne savais même pas si tu étais vivant ! 

— Je ne pouvais pas vous contacter car…

— Car quoi ? »

Sa respiration se fit plus rapide. Il me regardait, bouche bée, comme s’il voulait dire quelque chose de trop difficile à énoncer.

« Car quoi ?!

— J’étais en pris en otage ! »

J’écarquillai les yeux. Avais-je bien entendu ?

« De quoi parles-tu ? Pris en otage ?

—Oui… Je… Je vais t’avouer quelque chose. Ta mère est au courant mais, pour ta sécurité, elle n’a rien dévoilé. »

Ma tête était vide. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait.

« Je travaille pour les services de renseignements français, la DGSE, tu en as peut être entendu parler. Il y a six ans, on m’a envoyé au Mali pour infiltrer une organisation terroriste. Comme je suis d’origine Malienne et que je connais certains dialectes, j’étais le choix évident. Sauf que la mission n’a pas tourné comme prévu. Ils ont compris que j’étais un espion et m’ont pris en otage. »

Cette histoire était invraisemblable. Mon père, agent secret ? Je n’y croyais pas. Cela semblait être le genre contes pour faire rêver les gamins.

« Si tu avais vraiment été pris en otage, on aurait surement vu ta tête dans les journaux télévisés, non ?

— Cette mission était top-secrète. J’avais un faux nom, de faux papiers, une fausse histoire. Mon emprisonnement a été un secret bien gardé car tout portait à croire que leur réseau international cherchait mon identité réelle. S’ils l’avaient trouvée, ta mère et toi auriez été en danger. »

Des larmes se mirent à glisser sur mes joues. Je ne contrôlais plus mes émotions. Après les avoir essuyées d’un revers de manche, rageusement, je m’écriai :

« Et personne n’aurait pu nous donner de nouvelles ?! Il doit y avoir des personnes, des militaires, ou je ne sais qui, qui devaient savoir où tu étais ?

— Ta mère avait quelques informations de temps en temps. Elle a choisi de ne pas t’en parler pour ne pas te faire peur. Tu ne dois pas lui en vouloir. Elle a gardé le secret parce qu’elle t’aime. »

Je sanglotais. Pourquoi ne pouvais-je pas rester calme ? Pourquoi toutes ces larmes ? Il m’attrapa alors par l’épaule, et me regarda, lui aussi visiblement très ému.

« Je suis désolé que tu n’aies pas eu plus de nouvelles… Vraiment désolé.

— Je… Je… »

Je perdais pied et me laissais aller au gré de ma tristesse. Les mots remontaient de mon estomac jusque dans ma bouche.

« Je… Je voulais que tu sois ici ! Avec nous ! Tu n’as pas été là alors que nous avions besoin de toi ! J’avais besoin de toi ! »

Il me serra dans ses bras et j’éclatais en sanglots, trempant son tee-shirt.

« Je ne pars plus, mon fils. Je reste ici, avec vous. »

Je ne bougeais plus. Je m’accrochais à sa taille comme pour l’emprisonner, pour qu’il restât à mes côtés, toujours.

Deux jours passèrent. Mon ressentiment s’était progressivement envolé. Je profitais de chaque instant avec papa, comme deux amis qui ne s’étaient vus depuis des années. Il me racontait le Mali, tout en restant assez flou sur ses conditions de captivités, en disant qu’il n’était pas encore prêt à en parler. Papa m’avait expliqué, cependant, comment la DGSE avait réussi à le libérer. Sa vie était finalement très palpitante, bien plus que celle des pères de mes amis ! Nous devenions, à nouveau, une famille. Notre foyer se décorait de rires, de souvenirs. Maman n’avait jamais été aussi radieuse. Un nouveau chapitre s’ouvrait.

« Édouard ! Peux-tu venir ? »

Ma mère venait de m’appeler du salon. Sa voix semblait préoccupée. Inquiet, j’arrivai dans la pièce. Avec mes parents se trouvait un grand gaillard que je ne connaissais pas. Ils me regardaient tous d’un air grave.

« Édouard… commença mon père. Le groupe terroriste m’a retrouvé. Ils savent mon identité. »

Je le regardais, en partageant l’inquiétude ambiante. Ma mère pleurait.

« Une voiture viendra vous chercher dans quelques minutes, reprit-il. Vous irez dans une maison surveillée par la police…

— Comment ça « vous irez ». Tu ne viens pas avec nous ?

— Non, mon fils. Ils me recherchent et je ne veux pas vous mettre en danger. Je vais partir avec lui. »

Il fit un signe de tête vers l’individu devant la porte d’entrée. Ce dernier baissa les yeux, sûrement gêné d’assister à ce moment.

« Non ! Je reste avec toi ! » m’exclamai-je.

Il m’enlaça avec vigueur tandis que je me mettais à pleurer.

« Pars avec ta mère, s’il te plaît, chuchota-t-il. Elle a besoin que tu restes fort.

— Je ne veux pas que tu partes… Pas encore !

— Il le faut, mon fils. Il le faut… »

Deux minutes passèrent dans les pleurs avant que l’homme de l’entrée ne demandât à mon père de le suivre. Il nous serra une nouvelle fois dans ses bras avant de partir.

Par la fenêtre, nous le regardâmes monter dans la voiture. Il pleurait et cela me tordit le cœur. Voir son père pleurer était comme voir une forteresse s’écrouler, un monument protecteur se fissurer pour laisser entrevoir une réalité cachée.

La voiture démarra et emmena papa au loin. Je tenais maman, qui sanglotait comme jamais je ne l’avais vue. Et je me tenais droit, solide, comme l’homme qui, malgré un cœur brisé à deux reprises, veillerait sur elle et la protègerait en attendant le retour de papa.

3 réflexions au sujet de “L’Homme de la Maison”

  1. Hello !

    Intéressant de lire la consigne de Weber et ce que tu en as sorti ! J’avoue que certaines consignes nous emmènent loin, à dénouer des fils que l’on n’aurait pas imaginés. En ce moment, comme j’ai beaucoup d’autres projets « sérieux », je travaille essentiellement sur des mots imposés, des thèmes ou des photos, mais j’espère pouvoir m’atteler à la rentrée à des consignes plus pointues du manuel Écrire, par exemple… Bref, j’ai voulu savoir jusqu’à la fin ce qui était arrivé à ce père, et comment sa mère pouvait être aussi patiente et calme à son retour… C’est bon signe :)! Belle journé, Sabrina.

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